Le 21ème siècle sera éthique

À l'heure où les inégalités vont grandissant, et où le fossé se creuse entre les citoyens, avec pour conséquence majeure l'inaccessibilité d'une tranche croissante de la population à des soins de base, la Commission européenne s'est mis en tête de développer une politique de Santé en Europe.

C'est une intention louable que le Commissaire irlandais BYRNE est chargé de mener à bien. Toutefois, les budgets consacrés suffiront-ils à des résultats tangibles et rapides? Certainement pas. Seulement 2,5% du budget total de la Commission PRODI ont en effet été affectés au domaine de la Santé… ce qui laisse naturellement la charge financière sur le dos des États, avec leurs systèmes individuels de sécurité sociale, leurs différences, leurs inégalités, leurs incompréhensions, leurs intolérances…

Avec une telle étroitesse budgétaire, l'Administration BYRNE ne tire pas de plan sur la comète, comme l'a rappelé son porte-parole Micel SCANNEL, lors de la réunion de printemps du Comité de Liaison des praticiens de l'Art dentaire (dont il est question à différents égards dans ce numéro). L'objectif à court terme se résume à une collecte de données sur la santé des Européens. À moyen terme, l'Europe se concentrera sur " ce qui tue " : SIDA et cancer en tête de liste. Une petite place sera aussi réservée à l'alimentation (dans le fol espoir de mettre sur pied une Food and Drug Administration européenne?); et, à ce niveau, le défi des dentistes sera de faire prendre conscience de l'importance de l'organe dentaire et, plus fondamentalement, de la prépondérance du rôle du dentiste en matière de conseil à l'hygiène alimentaire. Mais, ne rêvons pas : les priorités réelles seront dictées par une certaine crise de la dioxine!

En même temps que nous déplorons ce manque d'envergure dans la politique de Santé de l'Europe, nous devons constater par contre que les efforts sont colossaux en matière économique. Il ne se passe guère de temps sans que le dogme sacro-saint de la libre circulation et de la libre concurrence ne touche un nouveau secteur d'activité. Et le domaine médical n'y échappe pas.

Ainsi, la Direction Générale pour la concurrence auprès de la Commission européenne vient-elle de publier son intention de mettre sur pied un Observatoire des États membres quant à leurs moyens de régulations des professions libérales. La motivation en est que "l'état actuel de la libre concurrence dans ces champs d'activité est à ce point bas qu'il y a une possibilité de développement du marché avec d'importants bénéfices en termes de croissance économique et de création d'emplois".

On reste sans voix… Nous retrouverons-nous bientôt dans une situation où l'Europe, avare de ses deniers pour connaître et couvrir les besoins sanitaires de sa population, mettra en place une Médecine basée sur des doctrines exclusivement économiques? La médecine libérale telle que nous la connaissons encore aurait définitivement vécu, et il n'y aurait plus de place que pour de grandes structures capables d'asseoir leur activité sur un important investissement en marketing, ainsi que sur des accords privilégiés avec les compagnies d'assurances. Pourtant, la qualité, en médecine, peut-elle se résumer à un chiffre d'affaires? Il n'existe d'ailleurs aujourd'hui aucun modèle macro-économique qui puisse prédire correctement les conséquences d'un système médical purement basé sur la libre concurrence et le commerce.

À l'opposé, bien entendu, rien ne justifierait un immobilisme outrancier, qui serait perçu – sans doute à tort – comme une volonté de monopolisation de la connaissance et comme un corporatisme d'une autre époque, par les patients qui revendiquent, chaque jour davantage, d'être associés aux décisions médicales, qu'elles soient de politique générale ou qu'elles se consacrent au contraire à la clinique d'un cas particulier. Reconnaissons que le droit du public à l'information est encore trop méconnu.

Sur cette scène mouvante, un concept doit retenir notre attention de praticiens : la Santé ne peut pas se résumer à une question d'argent!

L'évolution, probablement par paliers, dans laquelle l'Europe a commencé à nous entraîner, doit inciter à la prudence sans doute, à la réflexion en tout cas. Plus que jamais, les professions de santé vont ressentir le besoin d'organisations syndicales et ordinales, où sera privilégié l'esprit de confraternité, d'auto-discipline et d'éthique.

Oui, pour nous, le 21ème siècle sera éthique.

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